La résidence alternée comme remède

Les écrits de Jean-Marc Ghitti, analyses et points de vue

La résidence alternée comme remède

Message non lude ghitti » Jeudi 1 Déc 2005, 0:21

La résidence alternée comme remède
La question de la résidence alternée se pose de manière particulièrement aiguë dans les cas, assez fréquents, de conflit parental, dès lors qu’elle est possible matériellement, qu’un parent la demande et que l’autre s’y oppose. Ce sont ces cas, les plus problématiques, qui nourrissent la polémique.
La loi du 4 mars 2002 est venue apporter une réponse, qui est double. Elle consiste, d’abord, à faire de la résidence alternée non pas une possibilité de vie, ce qu’elle était déjà de fait en cas d’accord des parents, mais une réponse judiciaire possible pour trancher le conflit (et non pas une fois le conflit dépassé) lorsqu’il y a désaccord des parents quant aux effets du divorce sur les enfants. Mais cette loi a, en outre, l’originalité de limiter l’arbitraire du juge aux affaires familiales, lequel travaille traditionnellement et plus que tout autre dans cet arbitraire, en inscrivant le raisonnement qui va le conduire à la décision à l’intérieur d’un certain nombre de garde-fous qui sont les cinq critères faisant loi (art. 373-2-1).
Cette loi est le point d’aboutissement d’un long travail de réflexion. La recherche en psychologie de l’enfance a évolué tout au long de ce débat. Aujourd’hui une majorité de psychologues, médiateurs, thérapeutes, etc. pense qu’il est important de préserver autour de l’enfant la présence de ses deux parents même après leur séparation. Ainsi, le pédiatre Aldo Naouri souligne « l’intérêt qu’il y a pour l’enfant à être pourvu de deux parents distincts. Chaque propension de l’un trouvera, face à elle, celle de l’autre comme correctif. L’enfant aura loisir de trouver la bonne distance, médiane, intermédiaire, qui sera sa voie propre et nouvelle » . Plus récemment encore, le psychologue Jean Le Camus insiste sur la nécessité d’une présence du père au quotidien. Le père n’est pas seulement une fonction, comme on s’est parfois plu à le souligner pour mieux l’évincer, et qui n’existerait que dans la parole de la mère : «A l’aube du XXIe siècle, il ne paraît plus possible de soutenir que la fonction du père n’est légitimée que par le bon vouloir de la mère » et il s’agit bien plutôt de poser « le socle de la paternité sur la réalité de la présence, la diversité des apports et la continuité de l’implication » .
Et, aux yeux de beaucoup, effectivement, le père est un objet d’attachement précoce et sécurisant, il est un facteur quotidien de réconfort et il a un rôle irremplaçable dans la structuration psycho-affective de l’enfant, ce qui conduit tout logiquement à valoriser la coparentalité dont la résidence alternée est l’expression organisationnelle lorsque, hélas, les parents viennent à se séparer. On doit au sociologue Gérard Neyrand la meilleure synthèse des travaux faits à ce sujet. Il souligne une certaine hypocrisie chez un grand nombre de juges qui se réfèrent « aux psychologues » tant que ceux-ci peuvent servir à légitimer le modèle traditionnel de règlement des conflits, mais qui ne s’y réfèrent plus du tout s’il advient que ces psychologues valorisent la résidence alternée. A l’issue de leurs travaux sur les enfants du divorce, les psychologues Gérard Poussin et Elisabeth Martin-Lebrun peuvent écrire : « L’hébergement alterné n’est pas une panacée mais il représente la moins mauvaise solution qu’ont trouvé les parents pour continuer à assumer leur fonction parentale au-delà de leur séparation, ils doivent être écoutés sans a priori doctrinal » . On pourrait donc croire que, du point de vue de la psychologie, la question est réglée.
Mais surtout, on s’est rendu compte que l’important n’est pas tant d’interroger les professionnels de l’enfance que de voir, dans les faits et avec le recul, les effets des solutions judiciaires traditionnelles. Ces effets sont clairs : rupture progressive entre l’enfant et le père, au fil des ans, et malaise de l’adolescence. Devant ce bilan alarmant, le système judiciaire doit accepter de prendre sa part de responsabilité. On peut toujours invoquer, certes, le manque de constance de ces pères mais encore faut-il que les conditions de vie où on les met par force ne soient pas dissuasives. Or de nombreux pères ne peuvent pas surmonter les obstacles en tous genres qui les attendent après la séparation. Si la résidence alternée présente indéniablement des difficultés pour l’enfant, celles-ci sont moindres que celles qui sont inhérentes aux solutions judiciaires traditionnelles.
Il ne s’agit donc pas ici de savoir si la résidence alternée est une bonne manière d’éduquer des enfants et si elle peut se généraliser. Il s’agit de savoir si elle est un remède meilleur que les autres à l’éclatement d’une famille. En effet, à partir du moment où il y a séparation, il n’y a peut-être plus, pour les enfants, de bonnes solutions. Le pédo-psychiatre Maurice Berger n’a pas tort de dire que, pour les enfants, il n’y a pas de divorce réussi. En revanche, il y a peut-être des solutions de réparation moins mauvaises que d’autres, et les pires sont celles d’un droit de visite intermittent qui distend progressivement le double lien généalogique.
La résidence alternée ne pose donc pas la question du modèle familial. Elle n’est pas un encouragement à l’éclatement des familles, ni une stigmatisation des couples qui divorcent. Pour les uns, elle peut aider à vivre l’échec regrettable d’une famille, pour les autres elle accompagne des évolutions sociologiques nécessaires. La résidence alternée est neutre d’un point de vue axiologique. Pourquoi alors est-elle devenue un enjeu aussi fort ? Et si l’enjeu n’était pas véritablement un enjeu familial ?

Analyse idéologique des résistances à la résidence alternée
La loi du 4 mars 2002, bien qu’elle soit très prudente et surtout très mal appliquée, est devenue un objet d’horreur pour tout un courant idéologique très actif. Ce courant a plusieurs composantes qui s’interpénètrent. Il y a une composante féministe, qui n’est pas majoritaire au sein du féminisme, et qui représente une sensibilité matriarcale, anti-père, agressive et quasi viscérale. Ce féminisme radical, en raison même de sa nature conflictuelle, est très visible et il organise une sorte de guerre des sexes.
La deuxième composante de ce courant est sociologique. Benoit Bastard, qui en est le plus visible représentant, soutient, en effet, que la résidence alternée risque de devenir un nouveau modèle unique. L’idée ici est de combattre la tentation que pourrait avoir la puissance publique d’imposer un divorce-modèle. Chaque cas est singulier, bien sûr, et la vie privée n’a peut-être pas à être normalisée par la loi. Toutefois, cette critique de la résidence alternée est surprenante, surtout de la part d’un sociologue censé être allé voir sur le terrain, quand on sait combien ce mode de vie demeure marginal dans la réalité. On a le sentiment que cette critique de la résidence alternée repose plus sur une sociologie de colloques que sur une sociologie de terrain. D’autant que la question n’est pas de savoir si la résidence alternée peut être un modèle sociologique, mais si elle peut être une solution judiciaire pour régler des conflit parentaux.
La troisième composante du courant hostile à la résidence alternée est pédopsychiatrique et le représentant le plus visible en est Maurice Berger.
Le travail de Berger, dont on ne peut contester le sérieux, part d’une réflexion sur l’instabilité de l’enfant . Il s’agit évidemment d’une instabilité kinesthésique, mais dans l’étiologie qu’il en fait l’instabilité familiale joue un rôle prépondérant : divorce, adoption, placement, etc. L’axiologie qui soustend cette approche clinique consiste donc à faire de l’instabilité un mal et de la stabilité un idéal sans cesse menacé. Il lie l’assurance de l’enfant, sa sécurité interne, à cette stabilité autour de lui. Il voit dans la séparation des parents une cause de souffrance, et parfois de traumatisme, pour l’enfant. Comment le nierait-on ? Il insiste en particulier sur l’impossibilité pour l’enfant de renoncer au désir de voir réunis à nouveau leurs parents, ce qui est bien connu. Jusque là, cette analyse traditionnelle des effets du divorce sur l’enfant n’a rien de contestable. C’est ensuite que le regard de l’analyste devient plus partisan.
De tous les facteurs aggravants, celui qui semble le plus retenir son attention est la dépression de la mère. Son idée est que, pour le bien de l’enfant, il faut éviter à tout prix une telle dépression. Le psychanalyste Didier Dumas a bien repéré cette position psychique d’adulte qui consiste à se porter encore au secours de sa propre mère. On la trouve non seulement chez certains experts mais aussi, selon lui, chez un grand nombre de responsables politiques. Il écrit notamment, à propos des députés qui ont fait évoluer le droit de la famille ces dernières décennies : « Ils l’ont fait en s’identifiant à des enfants et non à des pères ».
Quant à la dépression du père, Berger la voit comme mauvaise uniquement dans la mesure où elle peut conduire celui-ci à être intrusif dans la relation mère-enfant. Il écrit, par exemple : « le fait même qu’un père réclame la garde d’un enfant petit, en l’absence de défaillance éducative importante de la part de la mère (nocivité, inconstance dans les soins, troubles psychiques graves), peut être un signe inquiétant, correspondant à un risque de dépression paternelle qui fait que l’enfant est l’objet d’un investissement narcissique particulier, ou à un déni de ce qu’une mère peut apporter à un enfant petit, ou à une volonté d’attaquer cruellement l’ex-épouse par le biais de l’enfant » . Mais ne peut-on pas dire la même chose à propos de la dépression maternelle ? De plus, on pourra se demander si la toute-puissance de la mère sur son enfant, en tant qu’elle vise en partie à lui éviter une crise dépressive, n’est pas aussi inquiétante que l’est l’état dépressif.

De cette différence du discours qu’il tient sur la dépression maternelle et la dépression paternelle, il ressort que pour Maurice Berger l’enfance est une période de face à face entre la mère et l’enfant. Autrement dit, il n’envisage l’enfant que dans la dimension imaginaire qui lie le couple mère-enfant. De là il découle que protéger l’enfant, c’est protéger la mère. Toutes les positions de Berger en découlent.
On interrogera particulièrement la notion d’attachement préférentiel que développe Berger, signifiant par là que la mère est l’attachement principal de l’enfant, le père n’étant qu’une figure seconde. Bien sûr, il ne peut qu’en être ainsi dans un certain fonctionnement socio-culturel de la vie familiale. Mais faut-il ériger en règle universelle ce qui résulte de ce fonctionnement particulier ? Jean Le Camus, professeur à l’Université du Mirail, ne le pense pas et il met même en évidence le rôle anté-natal du père. Or, ce qui trouble dans la position de Berger est qu’il ne met à aucun moment en discussion sa conception de l’attachement préférentiel, comme s’il s’agissait là pour lui d’un dogme. On peut penser que ce dogme révèle davantage la position psychique du petit garçon qu’a été le psychiatre que le fruit de ses observations.
Pourtant, les positions de Maurice Berger ne s’expliquent pas seulement par ses choix théoriques : elles engagent aussi une attitude politique qu’il convient à présent de caractériser.
Maurice Berger développe une pensée de la séparation et du placement qui représente une compréhension bien particulière du pouvoir de l’expertise médicale. Lorsqu’il critique la loi sur l’assistance éducative de 1970, c’est pour regretter qu’elle préconise le maintien du lien entre l’enfant et ses parents. Berger préconise des mesures de placement plus précoces et plus longues. Et là, on est bien loin de la valorisation de la famille unie que Berger soutient par ailleurs. Il préconise même une évaluation anté-natale ! Loin de tout le discours sur la résilience, Berger pose pratiquement comme un principe qu’un parent déficient le restera et qu’un enfant ayant subi des sévices en commettra en tant que parent sur ses propres enfants. S’il l’osait, il irait volontiers jusqu’à poser l’axiome : tout enfant malheureux devient un parent dangereux.
Cette position est réactionnaire car elle s’inscrit en faux par rapport à tout le mouvement de soutien à la parentalité et d’étayage de la parentalité difficile. Elle ignore tout ce qu’on appelle les thérapies post-modernes. Sa principale visée est de faire de l’expert, du pédo-psychiatre le seul garant légitime du développement de l’enfant. Il s’agit de soumettre sans restriction la vie familiale au regard médical. La position politique de Berger est en faveur d’une société où un type particulier de savoir, un savoir psychiatrique dont on sait par ailleurs qu’il est fluctuant et non consensuel, se verrait donner par la loi le droit d’intervenir d’une manière hégémonique dans les liens privés. Cette position représente indiscutablement le regain d’un hygiénisme normatif qui vient tout droit du XIXè siècle. Selon les catégories de la philosophie politique, cela ne représente rien d’autre qu’une forme de despotisme médico-social.
C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre sa critique du lien biologique. Ce qu’il y a, selon lui, de terrible dans le biologique, c’est qu’il arrime l’enfant à son histoire et à sa généalogie. Or, pour lui, l’histoire, qui est aussi faite de souffrances, peut être une pathologie et la transmission entretient cette pathologie. On reconnaîtra sans peine, dans une telle position, une idéologie socialiste selon laquelle la prise en charge sociale importe bien plus que la généalogie et la biologie. Comme tout socialisme, cette position insiste sur l’appartenance contemporaine au détriment de l’appartenance historique. Elle valorise la rupture comme moment de mise à distance du passé. Le socialisme de Berger est un relet de l’histoire qui nous rappellera bien des choses, si l’on veut faire un peu d’histoire ! En réalité, tous les ferments de la pensée totalitaire sont présents dans une pareille conception de la protection de l’enfance. Et, pour le coup, il s’agirait bien de protéger les enfants contre une certaine protection de l’enfance.
On voit donc que, du point de vue de l’analyse politique, la position réactionnaire de Berger n’est pas traditionaliste comme elle en a l’air lorsqu’on n’y entend que l’apologie de la famille unie. Elle représente plutôt ce qu’on pourrait appeler un socialisme réactionnaire, un hygiénisme utopique où le bonheur de la relation imaginaire mère-enfant est menacé par le père en tant qu’il pourrait l’inscrire dans une généalogie, c’est-à-dire y introduire le réel.

Vers une analyse de la politique familiale des tribunaux
On voit donc que la question de la résidence alternée est loin d’être seulement un enjeu familial, limité à la recherche du moins mauvais remède. Elle est une surface où viennent se projeter les positions psychiques de ceux qui en parlent et le prolongement politique qu’elles ont.
Ce n’est pas le lieu, ici, d’analyser plus avant toutes ces positions. L’essentiel est de comprendre que la question de la résidence alternée n’est pas principalement une question de psychologie. Psychiatrie et psychologie sont des sciences molles qui ne font qu’exprimer les pré-jugements de ceux qui en possèdent le langage. Outils de description, de compréhension et techniques d’intervention, psychiatrie et psychologie ne portent pas en elles-mêmes une éthique et une politique mais elles peuvent être utilisées diversement par celles-ci. La question de la résidence alternée ne sera tranchée par aucun argument scientifique : elle est éthique tant qu’elle reste entre les parents et elle devient politique dès lors que c’est un juge qui la tranche. Il ne s’agit pas tellement de s’intéresser à ce que pense tel ou tel psychiatre mais de s’interroger sur la politique judiciaire que veulent avoir les pays européens en matière familiale. Matriarcat et patriarcat relèvent du même modèle et se renforcent l’un l’autre. On sait que c’est sous Pétain qu’on a poussé le plus loin le culte de la mère de famille. L’idée que les femmes doivent être à la maison pour s’occuper des enfants et les pères dehors pour travailler, faire de la politique ou se battre est une idée désormais réactionnaire car elle ne correspond déjà plus au mode de vie des gens.
Qu’importe donc ce que pensent les psychiatres puisque ce sont les juges qui décident et ces derniers trouveront toujours un psychiatre ou un autre pour justifier leur propre politique familiale. Notre question devient alors de savoir pourquoi la magistrature familiale interprète majoritairement l’intérêt de l’enfant selon une pensée réactionnaire. Ce n’est pas une sociologie des familles qui peut apporter une réponse à cette question, mais une sociologie de ce corps de fonctionnaires qui décide des modes de vie familiaux en cas de désaccord parental. Derrière cette question, il y en a une autre, plus générale mais qui mérite aussi d’être dégagée : en quoi la politique familiale peut trouver sa source si elle ne la trouve pas dans les évolutions juridiques ? Or toutes ces résistances à la double résidence mettent à jour, chez les magistrats, un profond anti-juridisme puisque, du point de vue du droit, en ses principes et ses formulations positives, l’intérêt de l’enfant a été interprété comme droit subjectif à être éduqué par deux parents. Cette source anti-juridique de la pensée judiciaire dominante, qui conduit à une appréciation le plus souvent passéiste de l’intérêt de l’enfant, est obscure et mérite de devenir un sujet de réflexion. C’est elle que je cherche à comprendre dans ma recherche actuelle, sans pouvoir encore trop en dire.
En tout cas, la question de la résidence alternée, comme beaucoup d’autres questions en ces matières, ne pourra être tranchée que par une réforme profonde du fonctionnement judiciaire, et cette réforme passe par la réforme de la pensée collective de la magistrature familiale. C’est là un enjeu crucial pour nos régimes démocratiques.
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